Lettre à L.

Avant même d’en avoir fini avec cette étape obligée, elle a su qu’elle garderait un souvenir désagréable de ces quatre années. Autrement dit, elle a détesté ses années collège. Dès la rentrée de 6è, elle ne s’y est pas sentie bien, et ce sentiment l’a accompagnée jusqu’au brevet. Dans cette grande structure, venant d’une petite école de campagne contenant presque dix fois moins d’élèves, elle ne s’est jamais vraiment sentie à sa place. Au collège, il y avait beaucoup de grands.  Au collège, les professeurs de la fin des années 80 étaient encore de la vieille école. Dans la classe, on cherchait à se faire discret et à ne pas se faire remarquer, quand on est d’une nature réservée, bonne élève qui plus est. Et dans sa classe de 6è, surtout, il y avait la grande L.

Appelons-la L. Elle ne sait pas  ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Mais dès les premiers jours, elle est devenue sa tête de turc, son bouc émissaire, sa bête noire. L. avait 1 an ou 2 de plus, elle ne s’en souvient pas très bien. Ce dont elle se rappelle, c’est qu’elle était grande, facile une tête de plus, c’est grand quand on est une petite 6è. Elle faisait plus vieux que son âge aussi. L. était surtout très sûre d’elle, n’avait pas peur de répondre aux profs, s’habillait avec un jean neige dernière mode et un perfecto noir.

Elle faisait un peu cancre de la classe, L., et était toujours entourée d’une petite cour de 2 ou 3 copines ultra-dévouées.

Ça a commencé par les fournitures scolaires. L. allait toujours se servir dans la trousse sans jamais rendre, et encore moins demander bien entendu. Elle n’aurait jamais tenté de l’en dissuader. Elle essayait à la maison de faire passer ça pour des objets égarés, sauf qu’au bout de quelques semaines, Maman commençait à trouver ça bizarre.

Les réflexions désobligeantes n’avaient pas tardé. Pas franchement des moqueries, plutôt des messes basses avec la garde rapprochée, tues dès son passage à proximité, des paroles méchantes sur le look ou le physique, un cartable bousculé, des regards appuyés dans la cour de récré. Elle s’empressait de détourner la tête pour ne pas les croiser, ces yeux inquisiteurs à la petite lueur mauvaise au fond.

Elle osait espérer que la prof principale qu’elle aimait bien s’apercevrait de quelque chose. Mais non, tout cela était dans la discrétion et le non-dit. Indécelable en somme.

Heureusement, cette année-là elle a rencontré sa meilleure amie, ça l’a aidée à tenir le cap.

Heureusement dans ces années-là, ni portable dans la poche, ni compte Facebook, ni photos sur le net. Nul doute qu’elle en aurait eu un, L. et qu’elle aurait usé de ces moyens.

Tout cela semble si loin qu’elle ne se rappelle plus vraiment si Maman en avait parlé au collège ou lors des réunions parents-profs. A l’époque on ne prêtait pas énormément d’attention, moins qu’aujourd’hui, à ces petites guéguerres pré-ado. Elle croit que si, quand même, Maman avait dû s’en plaindre, même si elle n’en parlait quasiment pas à la maison, cela paraissait tellement insignifiant une fois sortie du collège.

Elle espérait que l’année passerait vite, très vite, pour avoir une autre chance à la rentrée suivante. Que c’est long une année avec la petite pique au ventre le matin, quand on descend du car, qui ne vous quitte que le soir, au retour à la maison.

L’année a passé, elle a fait front sans se rebeller, en tenant bon, en décomptant les semaines avant les vacances. Petit à petit, L. s’est fatiguée, peut-être, de ne pas avoir de répondant. Les provocations ont diminué pour disparaître.

A la rentrée de 5è, elle a retrouvé sa meilleure amie dans la classe. Mais pas L. Ce jour-là, elle a senti comme une légère victoire sur elle-même, une petite marche grimpée vers la confiance en soi. Elle est solide, la petite.

Elle y repense, parfois, avec un petit pincement au coeur. Se demande si elle aurait pu agir autrement, répondre, se défendre. Ce que cela aurait changé. Mais une chose est sûre, elle avait bien fait d’en parler à la maison.

Aujourd’hui, si jamais L. venait à recroiser son chemin, elle est sûre qu’elle la reconnaîtrait au premier coup d’oeil. Elle pourrait presque, si elle pouvait compter sur sa confiance en elle, lui dire sa vérité en face. Vider son sac, lui montrer qu’elle vit bien aujourd’hui, que cela ne l’a pas empêchée de grandir et de s’épanouir. Un peu comme une revanche.

J’ai emprunté l’image au livre « Harcèlement » de Guy Jimenes, écrivain jeunesse, aux éditions Oskar.

Pour aller plus loin, j’ai noté aussi la référence de ce livre, « les droits de l’élève » de Valérie Piau, chez Bourin Editeur, que je pense mettre dès que possible dans ma bibliothèque de maman.

La campagne lancée hier par le gouvernement contre le harcèlement à l’école a également contribué, entre autres raisons, à me décider à écrire cette (longue) lettre, qui mûrissait depuis longtemps…

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7 réflexions sur “Lettre à L.

  1. Je n’ai qu’un mot à dire BRAVO !
    Enfin non j’en ai plusieurs en fait : émouvant, touchant, révoltant et trop comment dire, récurrent.
    Cette époque a fait ce que tu es aujourd’hui. Je n’ai pas la prétention de dire que je te connais bien puisque je suis juste une blogueuse qui lit tes billets mais tu m’as l’air d’être une fifille très bien, une maman avec un grand M et en tout cas tu es une blogueuse avec un grand B ! Tu n’as pas à rougir de ton attitude ou quoi que ce soit. Et pis si ça se trouve L elle a tellement fait ch… tout le monde qu’elle est restée un vrai cancre incapable d’écrire ne serait-ce que 2 lignes d’un billet ! Pouh !

    • Ca ne m’a pas traumatisée c’est vrai, mais rien qu’à l’écrire ce billet j’étais encore très émue. Voir la campagne du gouvernement, entendre parler de tous ces drames chez les ados à cause de harcèlement (attention il s’agit de choses bien plus graves que ce que je raconte ici), ça a fait ressortir des choses. (et merci, ton com chaleureux fait très plaisir 😀 )

  2. J’ai vécu ça aussi, sauf que je faisais partie de la bande de « L. » d’autant plus dur au quotidien… *soupir*, ça ne m’a pas changé aujourd’hui mais je t’avouerai que j’ai un peu peur mon fils qui va commencer la maternelle en septembre, je serais 2 fois plus vigilante aux moindres signes… Parce que malheureusement, on en parle rarement en rentrant à la maison

  3. Coucou ! une revenante … mais une revenante heureuse de retrouver ton blog !

    ton billet , tu l’as écrit en parlant de moi, non ? Ma harceleuse, elle s’appelait Aurélie (et je me rappelle son nom de famille encore aujourd’hui !) une cancre, fond de classe, perfecto, regard torve, injures en bouche à tout moment … Et moi, pauvre petite gamine arrivant d’une école communale à classe unique, dont le papa est directeur d’école, première de la classe et d’une naïveté !!

    comme tu l’écris, heureusement qu’à cette époque, facebook et autres n’existaient pas ! j’aurais encore plus souffert je pense ! ça a été très difficile pour moi, je n’ai que peu de bons souvenirs de mes années collèges …

  4. Je viens de tomber tout à fait par hasard sur ton blog et déjà en lisant quelques-uns de tes billets, je peux te dire que je reviendrais.
    Ensuite, en lisant ce billet, je me suis reconnue. Quand je suis arrivée en sixième déjà je venais d’arrivée dans la ville donc j’étais très seule et j’ai détesté, tout comme toi, mes années collèges. J’en ai de très mauvais souvenirs et j’avais, comme toi, la boule au ventre en descendant chaque matin du bus. Mon bourreau s’appelé Charlotte, mais c’est du pareil au même, peu importe le prénom du bourreau, l’âge ou autre, je trouve que les profs ne font pas assez attention, pour moi en tout cas c’était assez flagrant. Et ma mère n’étant pas souvent là le soir, j’étais gardé par mes grands-parents, elle n’en a rien vu. Je ne sais pas pour toi, mais ces années collèges pourries ont influencées ma vie, et je sais que lorsque j’aurais des enfants, je ferais extrêmement attention à ça, j’y serais très vigilante, surtout que comme tu dis, maintenant il y a d’autres moyens de faire pression avec les nouvelles technologies !
    Bon ben après ce commentaire à rallonge, je m’éclipse… 😉

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