Docteur, pas médecin

Hier soir, 18h30. Retour à la maison, les z’enfants, leur sac de la journée, le mien et moi, après un passage éclair à la pharmacie pour réapprovisionnement en Doliprane. Timouton traîne une fièvre qui s’amuse sur un grand-huit depuis trois jours, a mal au ventre et à l’oreille pendant quelques heures puis plus rien. Devant ses plaintes et gémissements, et aussi parce que j’avais prévu de les mettre pour la fin de la semaine au Centre Aéré de Mapetiteville, qui ne l’acceptera pas dans cet état, je décide de consulter notre SuperDoc de famille. Allez hop tout le monde en voiture, c’est marrant j’avais rien de prévu pour ce soir, si on allait chez le médecin ? Ah ah ce qu’elle est drôle.

18h40. Dans la salle d’attente, une maman avec un petit, une dame, une mamie. Je sens que j’aurais dû prendre les petites voitures, Miniprincesse me l’avait bien dit. Ce n’est pas grave, il va bien réussir à nous caser vite fait « entre deux ». 18h50 : un jeune médecin vient pour le rendez-vous de la maman et de l’enfant, ah tiens, c’est un remplaçant. Déception, j’aime pas les remplaçants. Tant pis on y est on y reste. Timouton demande : « c’est à nous après ? »

19h10 : c’est au tour de la dame. Une demi-heure qu’on est là, Miniprincesse commence à faire beaucoup de bruit avec le garage en plastique dans le coin enfant, Misspaillettes passe le temps en lisant, Timouton geint de plus belle, sa fièvre joue avec la couche d’ozone. Cékankilarrive ? Bientôt, encore un peu de patience.

19h30 passées. La mamie, entendant tout comme moi Timouton se plaindre et s’impatienter,  a trouvé le moyen de me dire avec beaucoup de tact : « C’est long, ils ne prennent jamais à l’heure, hein ? » Je marmonne un « non », tout en songeant qu’un peu de bon sens l’aurait peut-être amenée à nous proposer de passer avant. Ah non hein c’est mon tour, gnagnagna. Le jeune médecin arrive, part avec la mamie, revient, l’air contrarié : « Vous aviez rendez-vous ? » Froid et sec, j’ai tout à coup l’impression qu’il fait – 20°C dans la salle d’attente. « Non, nous sommes arrivés après la fermeture du secrétariat. » « Vous venez pour quoi ? » Je montre Timouton : « Pour mon fils, qui a de la fièvre, pas pour faire la causette, c’est sûr. » « Vous n’avez pas appelé avant ? » « Non, étant donné que le secrétariat était fermé… » T’es bouché ou quoi ? Il commence à m’énerver. On ne vient jamais comme des cheveux sales sur la soupe d’habitude, c’est vrai, mais là j’ai suivi ma logique, qui n’est pas la sienne, visiblement. « Eh bien vous auriez dû, il y a un renvoi téléphonique le soir, on vous aurait orientée (sous entendu vers le 15) et on vous aurait dit qu’il n’y a pas de consultation après 19h. » Silence, je suis tellement bête devant cette tirade que je ne trouve rien à répondre. Il m’écrase avec son arrogance et son savoir. Je dis : « Alors qu’est-ce qu’on fait ? » « Eh bien, je ne sais pas, je vais voir. » Il fait demi-tour avec la mamie, et son air carrément irrité maintenant. Il n’a pas osé terminer sa phrase avec « …si je vous prends après ». Je pense : tu as intérêt à examiner Timouton, sinon je fais un scandale. Je me rassieds. De fatigue et de dépit, j’ai envie de tout planter là, de rentrer au chaud avec les z’enfants. Si c’était pour moi, c’est ce que j’aurais fait. Sans hésiter. Mais Timouton a de la fièvre. Qui est rendue dans l’espace intergalactique, maintenant, vu la tête de mon bonhomme.

19h50. Il revient, c’est à nous. Il s’est calmé entre-temps, apparemment. Dans le bureau, j’ai droit à un questionnaire en mode-mitraillette, il débite ses questions comme autant de cases à cocher sur sa liste de médecin-débutant pour analyser les symptômes, me laissant à peine le temps de répondre. Expliquer, je n’y pense même pas, on n’est pas là pour parler, j’ai compris. Il est presque 20h, je lui gâche sa soirée, on va à l’essentiel. Les z’enfants ayant compris la tension qui règne en moi et dans le bureau sont étonnamment calmes.  « Bon, on va regarder ça. » Un demi-regard pour Timouton, tu as mal là ? Et là ? Il tâte le ventre, regarde les oreilles, survole vite-fait la gorge. Au moment de le peser, je demande à Timouton d’enlever ses chaussures. Le remplaçant étouffe à peine un soupir, eh oui je sais encore une minute de perdue.

« Vous lui avez donné quoi ? » « Du Doliprane. » « Bon il n’y avait rien d’autre à faire. » Voilà,  je ne suis qu’une maman hystéro-parano qui accourt chez le médecin à la moindre poussée de fièvre. Je souligne juste que ça dure depuis trois jours, qu’il est abattu, qu’il n’a plus d’appétit. « Mais entre-temps, il va bien ? » « Oui, il joue, dort bien, se comporte normalement. » Mais entre-temps, c’est vrai, il va bien. Je sens toutes les bonnes raisons qui m’ont poussée à venir s’effondrer, limite si je n’exagère pas. Mon sixième sens de mère, je le mets dans ma poche, c’est un langage qui lui est aussi étranger que si je lui parlais en swahili.

Pour écarter le moindre risque, il est remplaçant et ne tient sans doute pas à oublier un détail, il m’ordonne une prise de sang, en m’expliquant dans son jargon qu’on va chercher à savoir s’il y a un problème, je me croirais en cours de médecine. On a presque fini. Je demande le certificat médical pour le Centre de Loisirs. Agacement. « Ah j’ai édité le dernier dans l’après-midi, pfff, bon tant pis je vais être obligé d’en retaper un. » Il cherche, fouine, farfouille sur le bureau, finit par trouver du papier.

L’agacement finit par me gagner, et je trouve cette fin de consultation tout bonnement insupportable. Ça doit se voir sur ma figure, -ah bon ? diront ceux qui me connaissent- il se radoucit un peu et laisse même (bonheur suprême) Miniprincesse mettre le cachet sur le certificat. J’expédie mon chèque de 26€ d’une écriture presque illisible (on ne sait jamais, s’il ne réussissait pas à l’encaisser), on sort. Il aura droit à un bonsoir, jeté du bout de mes lèvres, le regard furibond. A un merci, certainement pas.

Je suis une maman. Et parfois, le sixième sens d’une mère dépasse le simple examen médical, quand on sent que quelque chose ne va pas chez son enfant. Je ne suis pas médecin. Il est Docteur, c’est marqué sur l’ordonnance, mais mon cher vous avez encore beaucoup de choses à apprendre pour devenir un Médecin. Avec un grand M, comme notre SuperDoc habituel, qui m’a bien manqué là, hier soir, avec son écoute, ses explications simples et son air affable ne me faisant jamais passer pour une demeurée, quand je débarque avec l’un des z’enfants. Sa meilleure réponse a été un jour, quand je lui ai dit « je viens peut-être pour rien, mais… » : « Mais non vous ne venez pas pour rien, vous avez eu raison. »

Le Docteur-remplaçant, lui, dans sa toute jeune carrière, n’a pas encore compris qu’on n’exerce pas sans un minimum d’humanité. Et comme le dit Mentalo, il ne tient sûrement pas de blog de médecin, non plus.

 

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8 réflexions sur “Docteur, pas médecin

  1. Le manque d’humanité de certains soignants me fait halluciner.
    Ce genre de boulot, tu le fais par vocation, parce que tu aimes les gens, tu sais que tu vas en chier, que tu vas faire des heures et des heures, que ta vie de famille sera certainement souvent amputée… si tu veux rentrer chez toi à l’heure, tu fais secrétaire (et encore, l’ayant été, je peux dire que c’est rare aussi de rentrer à l’heure).
    J’ai l’impression que c’est comme pour les enseignants, tu n’as plus personne qui a la fibre, l’amour de son boulot…
    Grave non ?

    • Tu as tout-à-fait raison, je compare ces deux corps de métier (enseignement et médecine) pour la vocation. Ça me pose bcp de questions sur le devenir de nos médecins. Si tu n’aimes pas le contact avec les enfants ou les patients, faut faire autre chose. Il faut vraiment ne pas avoir besoin de se faire soigner, en gros ! Et pour secrétaire, je plussoie (c’est un peu ce que j’ai toujours fait, sous différentes appellations, et il faut souvent se battre pour terminer à l’heure…)

  2. Ce qui m’étonne c’est que ton médecin habituel prend encore des consult sans rendez-vous ! Surtout le soir en semaine ! Je vais peut-être faire l’avocat du diable mais le remplaçant avait « raison » d’un point de vue « fonctionnel ». Même si c’est un remplaçant, qui est sûrement un interne, il avait déjà commencé une semaine avec certainement plus de 8h de taf par jour et sa journée d’hier avait due commencer à 8h30. Je trouve que c’est « humain » d’être fatigué même si on fait un métier « par vocation » quand c’est ta 10ème heure de boulot. Etre médecin généraliste « à temps plein » c’est entre 52 à 60h par semaine alors moi je suis bien contente qu’ils aient trouvé un système qui leur permet d’être le soir chez eux vers 20h30 et profiter un peu de leur famille à eux, quand ce n’est pas leur tour d’être de garde au CAPS du coin. Après je comprends bien ta réaction.

    • J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour les professionnels du secteur médical, qui font un boulot formidable mais usant (et j’en ai dans mon entourage 😉 Je comprends parfaitement que les jeunes médecins aujourd’hui souhaitent préserver leur vie de famille, et ne pas travailler de la mm façon que leurs prédécesseurs. Je trouve ça normal. Comme je trouve normal d’aller voir mon médecin d’abord avant d’aller encombrer les urgences. Dans ce cas précis, je me plains uniquement de la façon dont j’ai été reçue, même si je le reconnais mon erreur est que j’aurais dû appeler avant (je le ferai désormais). Je n’accepte pas le manque de chaleur et d’humanité, même à 20h. Je suis venue après ma journée de travail, avec les 3 z’enfants parce que je n’avais pas d’autre choix. Il était sans doute fatigué, je peux l’admettre, mais le patient n’a pas à subir les conséquences. Quand on fait ce métier, on sait qu’on va faire des heures, que ça va être éprouvant physiquement et psychologiquement. C’est comme si moi dans mon boulot (à mon échelle hein) j’envoyais bouler les clients parce que je n’ai pas assez dormi ou toute autre raison. J’ai été surprise de cet accueil parce que 1/ je pensais tomber sur SuperDoc habituel, qui lui, consulte aimablement jusqu’à 20h, certes sur rdv (ce que je fais toujours d’habitude) mais accepte de nous prendre si c’est pour les z’enfants, lui poser une question ou lui remettre une radio par exemple. et 2/ dans mon coin, je connais un autre médecin qui consulte sans rdv, se déplace chez ses patients mm tard le soir. Je ne dis pas là non plus que c’est normal, mais ça existe. Bref, j’ai bien conscience des difficultés du métier, j’aurais seulement aimé qu’il y mette un peu plus de chaleur, ça ne l’aurait pas tué. Pardon pour cette longue réponse, j’essaie de justifier mon mécontentement, mais tu l’auras déjà compris 🙂

    • Ah moi non plus, on se rejoint, j’ai failli mettre à la fin de mon com’ précédent : « ça ne doit d’ailleurs pas réjouir sa femme tous les jours… » 😉 Tu bats mes records pour traîner sur le net, tu es insomniaque ou tu viens de terminer ta journée ?

  3. Ah oui… Et bien moi je suis médecin remplaçant et … Maman!! Et je suis confrontée tous les jours a des gens qui pensent qu’on va pouvoir les prendre « en plus » ou « entre deux » et sans rdv a 20h parce que le petit de 3 ans chauffe a 38 depuis le matin… Pis ya les autres… Ceux qui veulent être pris a l’heure parce qu’ils ont pris rdv…et ma nounou ds tout ça? Et mon mari… Qui est ambulancier et n’a pas d’horaires… Et mon fils????la vocation je l’ai, l’amour du métier aussi mais faut pas abuser… C’est souvent 12 heures par jour que nous faisons…souvent pas le temps de manger ou meme d’aller faire pipi…s’il avait de la fièvre depuis 3 jours t’aurais peut être pu prévoir un rdv avant? Non?! Et les remplaçants meme si « tu ne les aimes pas » heureusement qu’ils sont là parce que sinon en période de congés de ton « Superdocteur » tu irais directement aux urgences… Et le remplaçant s’il pose trop de questions c’est peut être pour vous connaitre un peu mieux!!! Moi ce sont des réactions comme la tienne qui me feraient regretter tous les sacrifices faits pour exercer ce beau métier…

    • Je m’attendais à des commentaires de ce genre 😉 Alors, pour te répondre : j’ai écrit ce billet à chaud, dès le lendemain et encore énervée par ma soirée. Tout d’abord, mon billet n’est p-e pas clair à ce sujet, mais nous ne faisons pas partie des gens qui consomment de la consultation médicale à tour de bras, j’ai été éduquée ainsi et ce ne sont pas nos quelques consultations annuelles qui amplifient le trou de la Sécu et polluent l’agenda de notre médecin. Plutôt que de prendre rdv tout de suite, en général j’attends ; cette attitude me donne parfois raison, parfois non. Avec les enfants, il est difficile de savoir ce que l’on doit faire, et je ne consulte pas pour 38°C de fièvre, dans ce cas précis, c’était plus élevé, c’est ce qui m’a fait y aller. Tu dis que « j’aurais pu prendre rdv avant ». Sans doute, sauf que dans la journée je travaille aussi, je ne peux pas m’absenter même si mes enfants sont malades, je n’ai que le soir pour le faire. Mon mari est en déplacement toute la semaine, ou quand il est à la maison, n’a pas d’horaires, je ne peux compter que sur moi et ne peux pas lui déléguer ce genre de choses.
      J’ai écrit « j’aime pas les remplacants ». J’aurais du écrire « j’aime pas quand c’est un remplaçant ». Bien sûr je ne renie pas leur rôle, heureusement que mon médecin peut s’absenter et se faire remplacer, pour ne pas encombrer inutilement les urgences (dont je n’ai encore jamais eu besoin jusqu’ici). Ce que je voulais dire, c’est que le remplaçant ne nous connaît pas et donc que c’est un peu plus compliqué, cela implique plus de questions, plus d’examens, mais je suis d’accord, toujours dans le but de faire son travail. D’ailleurs je ne critique pas son travail, qu’il a très bien fait, c’est juste la façon dont j’ai été reçue qui m’a fâchée.
      Enfin, tu exerces un métier très exigeant, fatigant, avec un nombre d’heures impressionnant au compteur, tout cela j’en suis parfaitement consciente (voir ma réponse à la maison violette). Ceci étant, la pause déj’ ou pipi sucrée quand on est débordée de boulot, crois-moi, dans mon cas je connais aussi, et cela m’est arrivé bien des fois. Tu fais un très beau métier, j’espère qu’au-delà des inconvénients qu’il crée, tu es heureuse de le faire. Seulement quand on se situe côté patient, on a aussi le droit d’exprimer son désaccord 😉
      Voilà, c’est un peu long mais j’espère avoir mis au point certaines choses,

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